Salariés en mobilité au Moyen-Orient : sécurité et continuité d’activité

Maintenir une présence économique au Moyen-Orient tout en garantissant la sécurité des collaborateurs sur place, notamment des salariés en mobilité : c’est l’arbitrage auquel sont confrontées de nombreuses entreprises françaises. Anne Quentier, avocate et associée fondatrice de LSIX LAW FIRM, analyse les enjeux de sécurité, de responsabilité et d’anticipation liés à la présence de salariés dans des zones à risques.

Anne Quentier – LSIX LAW FIRM

Entre enjeu économique et sécurité des équipes : comment les entreprises arbitrent leur présence dans les zones à risques

Le Moyen-Orient représente des marchés significatifs pour de nombreuses entreprises françaises, notamment dans l’énergie, l’industrie, le BTP ou les services. Se retirer d’une zone tendue peut laisser la place à d’autres acteurs et avoir des conséquences durables sur le positionnement de l’entreprise.

Le maintien d’une activité dans un environnement dégradé implique toutefois des obligations concrètes à l’égard des collaborateurs présents sur place : expatriés, personnels en mission temporaire ou prestataires détachés. Ces équipes peuvent être directement exposées aux risques opérationnels et humains auxquels l’entreprise doit faire face.

Pour Anne Quentier, la sécurité doit ainsi être intégrée à la décision économique dès l’origine : « La sécurité est devenue une condition de la décision économique, pas une variable d’ajustement. »

Certaines entreprises disposent par ailleurs de marges de manœuvre limitées. Des contrats de maintenance, notamment dans des secteurs industriels ou sensibles, peuvent les obliger à maintenir des équipes sur place malgré une dégradation de la situation sécuritaire.

La décision de rester, de ralentir l’activité ou de se retirer doit alors s’appuyer sur un cadre préalablement défini et sur plusieurs scénarios alternatifs. Cette anticipation permet de réagir plus rapidement en situation de crise, sans compromettre ni la cohérence juridique des décisions ni la protection des collaborateurs.

Jusqu’où va la responsabilité d’une entreprise quand ses salariés opèrent en zone de guerre ?

L’entreprise demeure tenue d’une obligation de sécurité renforcée envers ses collaborateurs. En cas de manquement, sa responsabilité civile, pénale ou prud’homale peut être engagée. Cette obligation concerne également la protection de la santé mentale des salariés, notamment face aux situations de stress liées à leur environnement de travail.

La responsabilité de l’entreprise ne s’arrête pas nécessairement à ses salariés directs. Le devoir de vigilance peut étendre cette exigence à une chaîne d’activité plus large, comprenant notamment les filiales locales, les partenaires logistiques ou certains sous-traitants.

Les dispositifs mis en place doivent surtout être réellement efficaces. Une conformité purement formelle ne suffit pas : les risques doivent être identifiés et des mesures concrètes doivent pouvoir être démontrées.

Ces obligations se combinent avec d’autres contraintes juridiques, notamment les embargos ou les sanctions internationales. Une entreprise opérant dans un État soumis à certaines sanctions tout en conservant des relations commerciales avec d’autres marchés peut se retrouver confrontée à des arbitrages particulièrement complexes.

Le risque n’est pas uniquement judiciaire ou financier. Un manquement en matière de vigilance ou de protection des collaborateurs peut également provoquer une exposition médiatique importante et affecter durablement la réputation de l’entreprise auprès de ses partenaires et investisseurs.

Anne Quentier souligne ainsi qu’il est essentiel de structurer les analyses pour identifier précisément les différentes contraintes qui se superposent et sécuriser les choix engageant à la fois la continuité d’activité et la sécurité des collaborateurs.

La complexité de la gestion d’une crise sécuritaire

La préparation d’une entreprise face aux risques sécuritaires se mesure notamment à sa capacité à prendre rapidement des décisions cohérentes lorsque la situation se dégrade.

Cela suppose d’avoir défini en amont les responsabilités de chacun : qui décide d’un retrait ? Qui organise un rapatriement ? Qui prend en charge la communication de crise ? Quels prestataires peuvent être mobilisés ?

Dans ce contexte, le droit joue un rôle directement opérationnel. Il permet d’identifier les limites à ne pas franchir, de sécuriser les interventions de prestataires extérieurs et de formaliser les procédures de retrait ou de repli.

La formation et l’information des collaborateurs constituent également un élément essentiel. Une entreprise qui documente ses procédures, teste ses dispositifs et forme régulièrement les salariés déployés à l’étranger renforce à la fois sa capacité opérationnelle et sa maîtrise du risque juridique.

Anne Quentier rappelle à ce titre que « le droit n’est pas fait pour embêter les entreprises » : compris et anticipé, il constitue au contraire un outil permettant au dirigeant de protéger son organisation et ses collaborateurs.

Les entreprises confrontées aux sanctions économiques prises à l’encontre de la Russie illustrent également cette articulation entre droit et stratégie. Plusieurs groupes ont dû organiser leur retrait du marché russe, notamment par des cessions d’actifs, parfois assorties de mécanismes contractuels permettant de préserver certaines options futures.

Ces montages traduisent la recherche d’un équilibre entre respect des sanctions, maîtrise du risque juridique et préservation d’options stratégiques à moyen ou long terme.

Dans les zones où la stabilité s’est fragilisée, les entreprises les plus responsables ne sont donc pas nécessairement celles qui prennent le moins de risques, mais celles qui les ont identifiés, évalués et encadrés.

« La sécurité des collaborateurs, en particulier de ceux déployés à l’international, et la continuité d’activité peuvent être compatibles, mais une construction conjointe est nécessaire, en amont, pour garantir un cadre protecteur. »

Publication originale

Cet article est issu d’une publication parue sur L’Express.fr le 19 mai 2026.

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